[1] F.Braudel « la dynamique du capitalisme » 1985
[2] W. Sombart « le capitalisme moderne » 1916
[3] M.Weber « L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme » 1905
L’affaire
n’est pas
simple, car aucun spécialiste n’est
d’accord quant à l’enfance du
Capitalisme.
Si
à la fin du XIX°
S. K. Marx n’avait
vu en lui qu’une conséquence de la victoire de la
bourgeoisie sur la noblesse, un système de production issu
de l’histoire, des
observateurs plus récents l’ont
étudié comme un fait de civilisation, issu de
transformations sociales, culturelles ou religieuses.
Les
bourses de
change dans lesquelles l’embryon du Capitalisme
s’est développé, ont fait leurs
premières apparitions au moyen Age, alors que le
système féodal basé sur
l’exploitation vivrière de la terre,
s’émiettait ( entre les XII° et XIII°s.).
On
vit ainsi surgir
à Paris en 1141 un lieu consacré au Change et aux
« changeurs » : le Pont
au Change. Mais dans une société
dominée
par l’ordre seigneurial et l’agriculture
vivrière, les échanges commerciaux
étaient limités à quelques lieux
stratégiques. Dans les grands pôles artisanaux
comme Florence, les riches propriétaires fournissaient aux
artisans à la fois
les matières premières
et les débouchés
commerciaux, transformant déjà
l’activité artisanale en une sorte de salariat.
Mais les échanges commerciaux se déroulant la
plupart du temps sporadiquement à
l’occasion des grandes foires, et non en permanence, on ne
peut pas encore
raiment parler de capitalisme.
Pour
l’historien
Fernand Braudel,(
1902-1885)[1],
le capitalisme s’est formé dans le ventre de ces
grandes cités marchandes du
XIV° S., telles Venise,
ou Amsterdam.
Là les marchands d’épice, de soieries,
de draps etc. commerçaient en gros
avec toute l’Europe, ainsi qu’avec
l’Orient. Prenant des risques énormes lors
de l’investissement, ils engrangeaient des
bénéfices colossaux.
Afin
de sécuriser
leurs paiements, ils remplacèrent l’or par des
lettres d
change, et
développèrent ainsi
l’activité bancaire
grâce aux dépôts, aux prêts
sur gage,
et à l’assurance des navires. Dans ces villes, le
commerce
était permanent, et
dès la fin XIV° s. début XV°, des
hôtels
vont lui être dédiés, d’abord
en Italie,
puis en Hollande et en Belgique. En 1540 à Lyon, la
première « bourse de
commerce » française est ouverte. Elle
restera la
seule pendant plus d’un
siècle.
S’il
date le début
du capitalisme à peu près de la même
époque que Braudel, Werner
Sombart[2]
(1863-1841), économiste et sociologue allemand, en attribue
la paternité aux
Lombards et aux Juifs. Selon lui, la mentalité catholique
hostile au profit,
aurait freiné le développement du commerce et de
la finance dans la société
occidentale durant le Moyen-âge. Juifs et Lombards, qui ne connaissaient pas les
mêmes tabous
moraux, auraient imaginé ce système financier
basé sur e prêt à
intérêt, qui ,
sans être interdit au Moyen-âge pour les
Chrétiens, était très
surveillé par
l’Eglise, et facilement assimilé à de
l’usure.
C’est aussi à une raison morale et religieuse que Max Weber [3]( 1864 - 1920) attribue la germination capitalisme, quoi qu’il la situe un peu plus tard, aux tous premiers temps de la renaissance, au XVI°s., époque de l’Humanisme et de la Réforme protestante, où l’homme s’affirme lui-même au centre de ses propres préoccupations, et se libère de la peur collective de Dieu, rejoignant en cela la théorie de Marx… Mais foutre de foutre ! c’est une longue histoire, que vous découvrirez dan le prochain numéro du
Petit Père Duches
Ah! Si Smith s'était cassé le bras !
Le mercantilisme défendait l’idée que le commerce et les échanges devaient être fortement règlementés par le souverain. Pour les grands philosophes politiques du XVII° s. (Thomas Hobbes( 1588-1679), John Locke(1632-1704...) , les citoyens devaient renoncer à une partie de leurs libertés, de façon à garantir au roi une richesse suffisante, non seulement pour protéger leur droit à la propriété, mais aussi pour garantir la sécurité des routes commerciales.
Cependant, l’or et l’argent en provenance des colonies entrainent une inflation, qui a pour effet d’appauvrir la noblesse, et d’enrichir la bourgeoisie.
C’est dans ce contexte qu’Adam Smith ( 1723-1790) réfléchira sur l’origine de la richesse des Nations.
Il constate l’inefficacité du protectionnisme d’état en matière d’économie, et défend l’idée d’une autorégulation du marché. Pou lui, la liberté individuelle de commerce ne peut qu’évoluer bénéfique ment pour tous. C’est ce qu’il appelle la « main invisible ». Il s’agit d’une « force », qui pousse chacun à agir dans son intérêt propre, et régule sans qu’on s’en aperçoive tous les échanges entre hommes. Il est par exemple dans l’intérêt d’un boucher soumis à la concurrence, d’avoir beaucoup de clients, le plus fidèles possible. Il est donc dans son intérêt de servir une viande de qualité, et le moins cher possible. De même, il est dans l’intérêt du client d’avoir le choix entre plusieurs bouchers, puisque cela permet d’améliorer le rapport qualité prix de la viande. Le marché est donc équilibré par la liberté.
D’autre part, Smith insiste sur l’idée qu’il y a tout intérêt à lier entre elles les notions de travail et de revenu. Seul le travail doit donner lieu à un revenu. De plus, il est favorable à une forte division du travail, car il pense qu’il est irrationnel de fabriquer ici ce qui coute moins cher ailleurs. Importations et exportations équilibrées sont pour lui à la base de la richesse des nations, mais aussi de la paix entre les peuples.
Le succès politique de cette théorie est immédiat. Dés la fin du XVIII°, la Loi Le Chapelier ( 1791) ouvre le bal en interdisant dans la jeune France révolutionnaire le droit de corporation et de groupement des ouvriers. Elle sera suivie par l’Angleterre, puis progressivement par tous les pays d’Europe.
L’économie tend très vite à se séparer des autres sciences humaines. David Ricardo (1772-1823) isole les comportements humains strictement économiques de leur histoire et de leur contexte, de façon à en tirer des règles permettant des prédictions. Smith, Ricardo, Say, pensent que l’offre motive le demande.
Contrairement à ses contemporains, le révérant Malthus ( 1766-1835) n’est pas pour la suppression de l’aide aux plus démunis, ni pour une division la travail, ni pour l’augmentation exponentielle de la production. Il est pour le contrôle démographique. Pour lui, la misère n’est pas la conséquence d’un manque de production, ni d’un laissez- aller généralisé des pauvres qui attendent après la générosité publique, mais un problème de surpopulation. Il faut que les pauvres arrêtent de se reproduire, et que les richesses soient mieux partagée..
L’économie classique est très politique. Elle tente de rationnaliser le comportement économique, de façon à le maitriser. Elle se traduit concrètement par la recherche de la déflation monétaire : la monnaie n’est plus indexée sur les seules réserves en or des Etats, mais sur les encaisses or, c’est à dire sur l’argent qu’il y a dans ses caisses, et sur celui qui n’y est pas encore, mais qui doit y venir ! Elle se traduit aussi par l’expansion des domaines agricoles, des manufactures… Les pauvres sont encouragés à partir en ville pour travailler. Sans protection sociale ni aide alimentaire, ils formeront durant tout le XIX°S ce que Marx appelait « l’armée de réserve ». Une main d’œuvre bon marché et extrêmement mobile.
Avec les Classiques, on sort de l’idée que les traditions et le souverain doivent réguler l’économie. Désormais, il semble logique que les prix soient alignés sur les lois des marchés.
Ce n’est plus au roi d’assurer la prospérité du peuple, mais à la bourgeoisie…
Tout un programme à découvrir dans le prochain numéro du…
Petit Père Duchesne
Au boulot les culs terreux !
paru dans la Gazette
n°3—déc. 2006
Très vite,
les
mercantilistes, qui sont pour la plupart à la fois
conseillers des princes et
hommes d’affaires avisés, échafaudent
une théorie selon laquelle le pouvoir
aurait tout à gagner d’un peuple pauvre et
travailleur. Selon eux, un
travailleur trop payé trop éduqué, ou
disposant de trop de temps libre devient
par là même paresseux et improductif.
Il était
plus que
temps de mettre à contribution les mains trop souvent
inoccupées des
paysans !
Ainsi,
d’abord en
Angleterre, puis dans toute l’Europe, les nobles
s’approprient et clôturent les
champs collectifs, exploités par tous dans un but vivrier,
et les louent à de
riches fermiers, qui embauchent des ouvriers agricoles. Ce mouvement,
amorcé au
XVI° s., sera rendu légal en 1604, par les « Enclosure
Acts »,
et entrainera de nombreuses expulsions, tout en permettant de pratique
une
agriculture plus moderne, tournée vers
l’exportation dans un premier temps,
puis dans un second temps, vers
la
production de matière première pour
l’industrie ( par exemple la laine ou le
lin).
La boucle est
bouclée : les paysans expulsés ne
peuvent plus assurer leur subsistance,
et acceptent de travailler pour un salaire de misère pour
l’industrie, qui voit
ses capacités d production augmenter grâce
à l’afflux de matière
première e de
main d’ouvre bon marché.
L’état
profite
autant des impôts perçus auprès des
riches fermiers et des bourgeois, que des
taxes prélevées sur les matières
premières importées. Sa politique
protectionniste lui permet de réaliser de gros
excédants commerciaux, et pour
parachever le tout, des lois anti-pauvres, les « Poor
Laws », interdisent le chômage
et la mendicité ! Une véritable
aubaine pour les armées, qui recrutent à tour de
bras !
En France, la
révolution agricole est plus lente, mais
l’industrialisation amorcée au XVI° s.
bat son plein au XVII°. Le colbertisme aussi joue sur la
pauvreté des
paysans : écrasés
d’impôts, ils n’ont d’autre
choix que de travailler pour
les manufactures, (Colbert va jusqu’à autorise le
travail des enfants à partir
de six ans), ou de s’enrôler dans
l’armée
Ce système
très
interventionniste provoque de nombreuses guerres( autours des routes
maritimes,
terrestres, des colonies…), beaucoup de misère,
mais perdurera jusqu’au milieu
du XVIII° s.
En 1758, François
Quesnay publie le premier « Tableau
Economique »,
une représentation de la circulation des richesses dans
l’économie, qui
illustre de façon
« scientifique » les
thèses développées deux ans
auparavant par Richard Cantillon dans son essai « de
la
nature du commerce en
général » ;
Tous deux sont à l’origine
de la première véritable théorie de
science économique : la Physiocratie.
Selon les
Physiocrates, l’économie est soumise à
deux lois : la loi divine, et la
loi naturelle. Selon ces lois, l’agriculture seule la
véritable richesse des
Nations, car elle est la seule activité
réellement productrice, contrairement à
l’industrie, qui transforme à partir de
matière brute.
En 1767, un certain
Lemercier de la Rivière
élaborera un système politique basé
sur la
physiocratie : le despotisme légal .
Il imagine une société
dans laquelle la première force productrice, et donc la
mieux placée dans
l’échelle sociale, serait la paysannerie, suivie
de la classe des propriétaires
détenteurs des moyens de production . En
dernière position de l’ordre
social, viendraient les banquiers et les marchands qu’il
nomme « classe
stérile », car elle ne produit rien. Dans
cette organisation, le roi,
détenteur des trois pouvoirs (législatif,
exécutif et judiciaire), aurait pour
rôle de favoriser l’enrichissement des
travailleurs, et de protéger l’accès
libre à l’acquisition et à la
conservation de la propriété.
La physiocratie se
confrontera avec le mercantilisme durant une bonne vingtaine
d’années, sans
jamais parvenir à influencer les orientations
économiques des Etats.
En 1776, un certain
Adam Smith publie une œuvre qui
révolutionnera le monde de l’économie,
et sur laquelle se fonder l’économie dite
« classique » : « recherche
sur les fondements de la richesse des Nations ».
Dès la parution
de son livre, les idées d’Adam Smith balaient
d’un revers mercantilisme et
physiocratie, les reléguant au rang de théories
fantaisistes et dépassées.
Nous allons enfin
rentrer dans le vif du sujet, alors ne ratez pas la suite dans le
prochain
numéro du
Renaissance et naissance du capitalisme :
paru dans la Gazette
n°2—Oct . 2006
La
renaissance européenne est souvent
présentée
comme une période de libération de la
pensée, d’essor des sciences, de
recherche de la beauté en art etc.… Mais
c’est sous un tout autre jour qu’il me
plait de vous en parler !
« L’Homme
est créé
pour agir, l’utilité est sa
destinée »[1]
Dès le XIV° siècle, une transformation du système de pensée émerge, qui remet en question l’ordre moyenâgeux du « monde ».
Des
artistes, des intellectuels très éclectiques,
aspirent à renouer avec la grandeur et la liberté
de l’être humain, à
transformer son rapport à lui même et au monde.
Au
moyen-âge, l’homme était
conçu comme
participant
d’un monde divin et
hiérarchisé : sa place
dans le monde et son espace de
liberté étaient délimités
par son essence.
De même, la société était
conçue
comme un corps hiérarchisé, où chaque
individu
voyait son espace de liberté
délimité non pas par sa propre
volonté, mais par
l’ « ordre » auquel il
appartenait .
La
redécouverte de penseurs antiques comme Platon
s’accompagne d’une nouvelle
interprétation de leurs œuvres,
d’où surgira une
idée inédite qui peut se résumer
ainsi : « l’Homme est
créé pour
agir, l’utilité est sa
destinée ».
Et si
cette conception d’un être humain totalement
libre et agissant, maître de son destin, et donc responsable
de sa condition,
ne l’avait non pas libéré du joug des
puissants, mais soumis un peu plus à leur
soif de domination ?
La
Renaissance est une période prospère :
l’invention du haut fourneau,
l’amélioration des techniques agricoles, la
généralisation de l’énergie
hydraulique… permettent d’envisager non seulement
une économie de main d’œuvre, mais
encore une amélioration de la productivité,
et là, il s’agit déjà
d’un embryon de capitalisme ! Ajoutez à
cela la
découverte et le pillage des Amériques, et vous
obtiendrez une société
nouvelle, qui s’organise dès le XVI° s.,
autours de ces nouveaux penseurs que
sont les mercantilistes.
Fini
le temps où la théologie régnait sur
les
universités ! les penseurs des XVI° et
XVII° s. sont laïcs, et totalement
détachés du divin ! Persuadés
que le développement des Nations est
fonction de leur richesse, ils imaginent
un système basé sur
l’enrichissement de l’Etat, donc du roi.
Le bullionisme,
ou mercantilisme espagnol,
sous la plume d’auteurs comme Jean Bodin (1529-1596),
vise à entasser le plus d’or possible dans les
réserves, de façon à
pouvoir sur le champs financer une
éventuelle guerre, et donc à maintenir la paix.
Facile pour les Espagnols et
les Portugais qui pillent les Amériques. Mais pour les
autres Nations, l’or est
principalement issu du commerce extérieur, ce qui pousse
à penser qu’une économie
prospère doit afficher plus d’exportations que
d’importations, de façon à
accumuler des bénéfices. De la
même manière, l’or ne doit pas sortir du
royaume. Les taux d’intérêt doivent donc
être élevés
Au
XVII., le commercialisme, ou mercantilisme britannique
assimile les marchandises à des richesses : en
achetant un produit dans un
pays lointain, et en le revendant plus cher en Europe, les Nations
peuvent
maximiser leurs bénéfices.
Enfin,
le Colbertisme, ou mercantilisme français,
préfère miser sur
l’industrialisation : la transformation de
matières
premières brutes en produits finis à haute valeur
ajoutée.
Cette
dernière formule finit par convaincre la
Grande Bretagne, qui la reprendra vite à son compte.
Les
conséquences sociales du mercantilisme furent
nombreuses. En premier lieu, qui dit industrialisation dit
investissement.
C’est pourquoi les loi , qui jusqu’alors
restreignaient l’usure s’assouplissent
considérablement. D’autre part, à une
époque où la mécanisation balbutie, le
besoin de main d’œuvre est énorme. Les
penseurs du mercantilisme inventeront
moult moyens d’encourager le petit peuple,
jusqu’ici majoritairement paysan, à
se mettre au boulot dans les manufactures. « Poor Laws »,
« Enclosure
Acts », guerres incessantes entre royaumes
rivaux… de bien
terrifiantes histoires à découvrir dans le
prochain numéro du